La Cité perdue des Français d'Indochine (2)

Ce Vietnam miniature a longtemps gardé le goût des fruits amers. Arrivée à Sainte-Livrade avec six enfants dans les bras, Joséphine Le Crenn, 92 ans, a cru mourir. De froid. De chagrin. Son mari, militaire, avait déjà refait sa vie en France, avec une autre femme. «Mais je n'avais pas le temps de me plaindre. Il fallait travailler pour nourrir les petits», murmure-t-elle, assise près du poêle à gaz qui tourne à plein régime. Un chapeau conique trône sur une étagère. «On les portait pour se protéger du soleil et de la pluie quand on allait aux champs», poursuit Joséphine. Des années durant, femmes et enfants se sont échinés à cueillir, puis à équeuter les haricots de la vallée du Lot: 1 franc l'heure, 5 francs le sac de 25 kilos, payés de la main à la main. Les exploitants agricoles voyaient d'un bon oeil ces «Chinoises», fluettes et discrètes, qui n'abîmaient pas les plantes.

La chapelle du CAFI

Sacrifices et promotion sociale
Certains hommes furent employés dans les conserveries des environs ou dans l'usine de chaussures qui fonctionna un temps à l'intérieur du camp. Beaucoup de sacrifices pour améliorer un peu l'ordinaire. A force d'économies, les bouddhistes, femmes en tête, ont pu aménager une pagode, aujourd'hui fermée, et construire de petits autels familiaux dans une pièce réservée à cet usage. De vrais bouddhas ventrus ont remplacé les premières statuettes, confectionnées à l'aide de baigneurs en Celluloïd. Les familles catholiques, elles, disposent toujours d'une chapelle. Longtemps, un curé zélé, ancien missionnaire en Indochine, a veillé au salut des âmes. «Un jour, le prêtre a expliqué à ma mère que si ses enfants n'étaient pas baptisés, ils ne pourraient pas aller à l'école et que les allocations familiales seraient supprimées», se souvient Claudine Cazes. Va pour le baptême, quitte à continuer d'honorer les ancêtres à la maison. Jusqu'au milieu des années 1960, les gamins étaient scolarisés à l'intérieur du camp. Il fallait marcher à la baguette: hommage au drapeau tricolore matin et soir. Jusqu'en 1997, le Cafi a été supervisé par un directeur, généralement issu de l'administration coloniale. Une secrétaire, quatre agents d'entretien, un médecin et deux assistantes sociales complétaient le dispositif. D'après le règlement de 1959, les «marques extérieures de richesse telles que voiture, appareil de télévision, Frigidaire [...]» pouvaient justifier un renvoi du camp.

«Ils ont reproduit avec nous ce qu'ils avaient fait subir à l'indigène. On a géré notre vie à notre place», s'indigne Jean-Claude Rogliano, 62 ans, «français depuis quatre générations», qui a terminé sa carrière comme contrôleur à la SNCF. A l'entendre, l'orientation scolaire des gamins était toute tracée: mécanicien, couturière ou soldat, comme papa. A l'extérieur du camp, les «Chinois» n'étaient pas toujours bien vus. Hormis les jolies demoiselles eurasiennes, évidemment. Jean-Claude se souvient de bagarres homériques contre les gaillards de l'équipe de jeu à XIII de Villeneuve-sur-Lot. Dans les années 1960, la presse locale détaillait à l'envi les méfaits des «blousons jaunes». Pourtant, la grande majorité des enfants de la deuxième génération, âgés aujourd'hui de 50 à 60 ans, a connu une spectaculaire promotion sociale. Ils sont commerçants, fonctionnaires, médecins, stylistes. Mais ils reviennent toujours au camp. Pour le Nouvel An chinois, au 15 août, à Noël. L'occasion de se remémorer les après-midi passés à jouer à la guerre, quand personne ne voulait endosser le rôle du «Viet». Et les concours de cerfs-volants, assemblages de bambous coupés sur les berges du Lot, de papier journal et de pâte de riz gluant. Ils reviennent surtout pour entourer leurs vieux parents, contribuer à améliorer le confort des appartements vétustes.


Le château d'eau


La fidélité au drapeau
Aujourd'hui, le Cafi vit encore à l'heure indochinoise. Deux épiceries regorgent de produits asiatiques. A midi, un carré de fidèles avale une soupe ou une assiette de tripes parfumées à la coriandre Chez Gontran, dont l'arrière-boutique fait office de restaurant. A la maison, les grand-mères allument un bâton d'encens avant de regarder, grâce au satellite, les émissions de la radio-télévision vietnamienne.
Les anciens ne demandent qu'à finir leurs jours en paix. «Pour nous, c'est trop tard maintenant. Mes filles veulent que j'aille habiter chez elles, mais, moi, je suis bien ici», glisse Joséphine Le Crenn, qui continue de rendre visite à ses «copines», dont la plupart ne parlent que quelques mots de français. Plus d'amertume. Juste une vague nostalgie d'un temps révolu. D'un pays mythique qui s'appelait Indochine et non Vietnam. A 84 ans, Emile Lejeune, profondément bouddhiste, est considéré comme le sage du camp. Fils d'un magistrat français reconverti dans les plantations de café et d'une princesse annamite, il a grandi entouré d'un précepteur et de plusieurs domestiques. Aux murs du vieil appartement qu'il occupe dans le bâtiment A, des photos montrent un beau jeune homme aux cheveux gominés. On le surnommait «le Tino Rossi de Saigon»: il n'avait pas son pareil pour pousser la chansonnette auprès des filles. Incorporé à 18 ans, il a surtout connu l'air de la guerre. Prisonnier des Japonais en 1945, il échappe de peu à la décapitation, avant de s'évader. Un an plus tard, il tombe aux mains du Viet-minh. Six ans et demi de captivité, notamment au terrible camp de rééducation 113. Avec sa pension d'ancien combattant, il s'est aménagé un intérieur douillet, contrastant avec la laideur des baraques. Chaque jour, Emile nourrit les chats du camp, puis rend visite à son copain de toujours: à 77 ans, Charles-Pierre Maniquant raconte ses campagnes avec une précision digne d'un rapport militaire. Il a fait toutes les guerres coloniales. Résistant à 17 ans contre l'invasion japonaise. Agent de renseignement en zone «viet». Engagé dans les paras en 1954, il voulait sauter sur Dien Bien Phu: «On savait que c'était perdu, mais j'avais des amis là-bas.» Rapatrié, il sautera sur l'Algérie. Cinq ans dans le djebel. Une flopée de médailles, quatre citations. A sa retraite, en 1966, il a choisi de venir vivre au Cafi. «Je ne connaissais personne en France, je voulais retrouver une ambiance.» L'attachement au drapeau est intact. Le 19 juin 2004, Charles-Pierre Maniquant se fait photographier au côté de Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux Anciens Combattants, en visite à Sainte-Livrade-sur-Lot. Mais une question taraude le vieux guerrier: «Pourquoi ne fait-on rien pour ces mamies trop humbles pour espérer un simple merci?»

Les toilettes communes extérieures

A la Mission interministérielle aux rapatriés (MIR), créée en mai 2002, on concède que «les habitants du Cafi ont pu avoir le sentiment d'être oubliés». Mais la future loi de reconnaissance entend revaloriser l'œuvre et la mémoire de tous les Français originaires des anciennes colonies. «Pendant des décennies, ce sujet est resté très sensible. Le moment est venu de présenter, sereinement, les échecs mais aussi les réussites de notre histoire coloniale», explique Marc Dubourdieu, président de la MIR. Cet hommage se concrétisera notamment par l'ouverture, en 2006, à Marseille, du Mémorial de la France d'outre-mer, un lieu combinant muséographie et pôle de recherche universitaire. Pourtant, une fois encore, les Français d'Indochine risquent de rester au second plan. Pour eux, pas d'indemnisation complémentaire prévue à ce jour. De plus, le Haut Conseil des rapatriés, créé en 2003, ne comprend aucun de leurs représentants parmi ses 40 membres. Lors du premier examen de la loi de reconnaissance à l'Assemblée nationale, le 11 juin 2004, on avait même omis de les mentionner explicitement dans le texte. Un oubli réparé à la suite d'un amendement déposé par Yves Simon, député (UDF) de l'Allier. «Voilà bien une caractéristique française: on donne à ceux qui réclament et l'on oublie ceux qui n'osent rien demander», tranche le parlementaire.

A la mi-février, plusieurs associations représentatives des Français d'Indochine envisagent de manifester à Paris pour exiger une «reconnaissance pleine et entière». Quelques jours auparavant, le 9 février, au camp de Sainte-Livrade-sur-Lot, on fêtera le Nouvel An chinois. Les pétards, aujourd'hui interdits au Vietnam, chasseront des vieux baraquements les démons et leurs mauvais sorts. A minuit, l'année du Singe - animal malicieux, débrouillard et doté d'une mémoire infaillible - laissera place à celle du Coq, créature fière, voire orgueilleuse et sûre de son bon droit. Le coq gaulois de l'histoire de France?

Depuis les années 1950, près de 1,5 million de Français d'outre-mer ont été rapatriés en métropole. L'Etat leur a versé 14,2 milliards d'euros à titre d'indemnisation. Derniers en date, les 8 332 Français rentrés de Côte d'Ivoire en novembre 2004 bénéficient d'un fonds de soutien de 5 millions d'euros.