La manifestation

19/11/2004
SAINTE-LIVRADE (47). Bambou Gainsbourg soutient une manifestation autour du Centre d'accueil des Français d'Indochine (Cafi) où elle a vécu. Ce camp est promis à une réhabilitation contestée

L'icône du « petit Vietnam »
Sainte-Livrade.C'est dans ce décor de béton abîmé que Bambou a grandi

Adrien Vergnolle

C'est un ancien camp militaire, de longs baraquements en béton, toits en tôle et minuscules jardins grillagés. Il y a des petites lanternes chinoises accrochées à l'entrée de quelques paliers, de grands idéogrammes peints sur les murs des épiceries asiatiques et du petit bar décoré de bambous. Plusieurs bâtiments vides aux vitres brisées, des traces d'incendie sur d'autres. Le Centre d'accueil des Français d'Indochine est ce triste atoll asiatique, au large du centre-ville de Sainte-Livrade, (6 200 habitants). Environ 200 personnes vivent ici. De la première génération des rapatriés d'Indochine en 1956 (1) âgés de 80 à 90 ans, ils parlent peu le français aux deuxième et troisième générations, largement intégrées dans le département.
Le « petit Vietnam » ou « camp des Chinois », comme on dit parfois sur les trottoirs du chef-lieu de canton, vivra demain sa première manifestation depuis cinquante ans. Une manifestation (2) organisée par l'Association des résidents et amis du Cafi (Arac) et l'association Art et culture d'Indochine, pour protester contre un projet de réhabilitation des lieux.

50 années d'oubli et de mépris...
Village asiatique. Destiné en 1956 à être « une cité provisoire », le lieu est resté en l'état et s'est délabré sans jamais connaître de rénovation de fond. Il est le seul camp en France à être resté sous tutelle militaire jusqu'à sa vente (moyennant subventions) à la municipalité en 1981. Restent des logements jugés insalubres, dans un décor de béton abîmé.
Les manifestants rêvent d'un « village asiatique » débarrassé de l'appellation « centre d'accueil », « quelque chose qui dure dans le temps, pas de l'habitat bon marché ». Les associations donnent en exemple l'ancien centre de Noyan, dans l'Allier.
« Là-bas, tous les logements ont été cédés aux habitants. Le camp est devenu un quartier de la ville à part entière. » Le Cafi se dirige plutôt vers un projet de réhabilitation tissé par les élus locaux propriétaires : démolitions-reconstructions, création de logements sociaux, locatifs ou d'accès à la propriété, accompagnement social et relogement des résidents.
Depuis plusieurs années, le Cafi est au centre d'un ballet d'enquêtes sociales ou d'insalubrité. Une troisième devrait débuter ce mois-ci, à laquelle les manifestants de samedi s'opposent.

Nous voulons des garanties...

« Campagne de résistance ». « Nous entrons dans une campagne de résistance », dit Alain Guerlach, président de l'Arac, marié à une habitante du Cafi. Pour la première fois depuis cinquante ans, les associations veulent inviter dans le débat des têtes connues.
Premier épisode : la semaine dernière, un colloque organisé par les deux associations, pour le cinquantenaire des accords de Genève, invitait l'avocat bordelais Me Gérard Boulanger, président de la Ligue des droits de l'homme de Gironde, qui s'est dit prêt à « défendre les intérêts des résidents ».

Présent aussi, l'historien Alain Ruscio, spécialiste du thème, s'est publiquement dit « scandalisé » par l'état du Cafi. Et les deux figures médiatiques ont « suggéré » aux associations d'approcher intellectuels et personnages médiatiques, rapporte prudemment Mathieu Samel.
C'est lui qui a pensé à Bambou. Quelques « anciens » du Cafi se sont souvenus que la dernière compagne de Serge Gainsbourg a vécu là et ont tenté de joindre l'actrice et chanteuse dans un exercice de médiatisation un peu improvisé. Bambou a accepté d'être la marraine de la manifestation (lire par ailleurs). Elle dit, comme un slogan : « Il faut laisser nos ancêtres en paix, leur laisser ce petit bout de terre vietnamienne. »
Rénovation concertée...

Ce soutien éclaire Hélène, une résidente de 58 ans : « Elle a dû garder des mauvais souvenirs d'ici. Ca a dû la marquer, mais c'est touchant qu'elle se souvienne... »
« C'est important et symbolique, elle est issue de notre communauté et elle montre qu'elle peut s'impliquer même si elle est éloignée, dit Mathieu Samel. Nous voulons retrouver ceux qui ont réussi pour montrer que nous ne sommes pas des cas sociaux. »

(1) Français d'Indochine, veuves ou compagnes de soldats, enfants métis parfois engagés dans l'armée française, ils furent 6 000 à fuir la nouvelle République du Vietnam à l'issue de la guerre et 2 000 à transiter par le Cafi.
(2) Le rendez-vous est fixé ce samedi à 14 heures à l'esplanade Saint-Martin. La marche se dirigera vers la mairie.